Par Charte La,

le lundi 14 novembre 2016 à 12:12:49

Tribune de la Charte - Parole d'auteure : Alice Brière-Haquet

Chaque mois, Les Histoires Sans Fin laisse un espace de liberté à la Charte des Auteurs et Illustrateurs jeunesse. Ce mois-ci, c'est au tour de Alice Brière-Haquet de la signer. 

 

 

 

 

La recherche en littérature jeunesse ou le bac à sable des Danaïdes.

 

 

Il y a un peu de l'archéologue dans tout chercheur. On fouille, on creuse, on compare, on reconstruit, on imagine… La recherche en littérature jeunesse réserve cependant une grosse surprise, une sorte de choc épistémo-sismique. Y êtes-vous prêt ? Alors, allons-y :

 

La littérature jeunesse n'existe pas !

 

En effet, rien (c'est-à-dire aucun critère vraiment scientifique) ne permet de ranger dans la même catégorie le travail de Daniel Defoe, J. K. Rowling et Maurice Sendak, trois auteurs qui sont pourtant considérés comme des piliers de ce que l'on appelle aujourd'hui communément « la littérature jeunesse », « LJ » pour les intimes, ou « littérature d'enfance et de jeunesse » pour les universitaires qui aiment à être précis.

 

Aucun critère formel, donc, ne lie Robinson, Harry et Max, et surtout pas celui du lectorat : le premier n'a pas été écrit pour les enfants, le deuxième a ensorcelé les adultes, quand le troisième réclame un médiateur pour son public non lecteur. Qui plus est, leurs trois auteurs étaient adultes au moment de l'écriture, et tous les trois comptaient sur des adultes pour vendre et acheter leurs livres.

 

Bref. En entrant dans le monde de la LJ, il faut d'abord faire le deuil de l'objet naturel : la littérature jeunesse est une construction culturelle, un concept récent et mouvant, pensé par et pour des adultes.

 

Ce choc assumé, on peut prendre un peu de recul pour observer tout ce qui est censé y entrer… et voir pourquoi ça coince. Au sein de la profession, on croise en effet tout un tas d'injonctions difficilement conciliables. Un livre jeunesse doit :

 

-       éveiller l'enfant et le rassurer

-       enrichir son vocabulaire et être clair

-       créer du collectif et exercer l'autonomie

-       porter un projet éducatif et une liberté artistique

-       prêcher l'optimisme et être réaliste

-       plaire à tous et être unique

-       etc., etc.

 

En somme, la LJ se doit d'être à la fois « littérature » (comme si on savait ce qu'est « la » littérature…) et être « jeunesse » (comme si on savait ce qu'est « la » jeunesse…). En réalité, plonger dans la littérature jeunesse, c'est plonger dans le bain de nos contradictions, apprendre à y nager, et tâcher, malgré les vagues, d'admirer le paysage !

 

Car le voyage est passionnant. Dans ce domaine, on assiste à la naissance de la modernité au XVIIe siècle, à la découverte de l'enfance au XVIIIe, au boom éditorial du XIXe, aux secousses éthiques du XXe, jusqu'à la frénésie éternellement recommencée de l'actualité et aux fantasmes d'un futur dématérialisé… Le tout pimenté des diverses idéologies dont l'enfant est – à chaque époque – la cible privilégiée.

 

Cette ballade dans les mentalités est celle de la littérature, bien sûr ! On y côtoie de grands noms et de hauts mots, de la prose de Fénélon à celle de Marie-Aude Murail, en passant par tous les genres de la poésie, du théâtre, de la presse, sans oublier le format phare de l'album.  Celui-ci nous amène à la croisée de l'histoire de l'art avec ses illustrations qui gagnent au fil des siècles en autonomie, finesse, reproductibilité, et qui accompagnent eux aussi les grands mouvements de la modernité.

 

La littérature jeunesse, en réalité, est le creuset et le miroir de ce que l'homme juge beau et bon à un moment de son histoire.

 

Alors bien sûr, le premier choc passé, on peut être un peu perplexe devant l'immensité du domaine. Mais on en est surtout ravis : le bac à sable des Danaïdes, c'est une promesse d'infini ! De plus en plus de monde ose se pencher dessus… Les universitaires, après avoir découvert la BD, s'intéressent aujourd'hui à la LJ. Des chercheurs se regroupent, organisent des colloques, publient des recueils, des monographies, alimentent des carnets de recherches virtuels, proposent des éditions numériques, et même ouvrent des sections spécifiques au sein de leur université.

 

Il existe un master de littérature jeunesse à Lille et à Cergy, un autre au Mans par correspondance, l'Université d'Artois propose une série de vidéos sur les littératures de l'imaginaire, l'Université de Tours un cours interactif sur l'album jeunesse… De partout, des chercheurs lancent des initiatives, accompagnent des étudiants, s'informent et forment. L'Afreloce (Association Française de REcherches sur les Livres et Objets Culturels de l'Enfance) rassemble toutes ces bonnes volontés et en relaie l'actualité sur son site : le Magasin des enfants.

 

Alors toi là, toi qui hésites au seuil de ta recherche, toi l'étudiant fraîchement sorti de licence ou le professionnel qui a besoin d'air, toi qui voudrais te lancer, mais qui te demandes… Est-ce que ce ne serait pas plus sérieux d'étudier l'usage du point-virgule chez Saint-John Perse ? Laisse-moi te répondre : NON ! Rien n'est plus sérieux que de prendre au sérieux ce qu'on aime. Et tant mieux s'il s'agit de Twilight ou de Marlaguette, tes recherches apporteront peut-être quelques bouts de réponses à la grande énigme qui se cache derrière tout ça : car ce qui distingue l'homo sapiens du règne animal, ce qui le fait humain, au-delà des âges, des pays ou des classes, c'est moins la taille de son crâne que sa soif d'histoires.

 

Alors, retrousse tes manches, camarade, et bienvenue dans le bac à sable !

 

Glissez l'écran (droite/gauche) pour naviguer entre les articles